Un mois dans un Ashram sans électricité: Yoga et communauté comme catalyseur de changement.
- Camille Duchaine
- 20 janv.
- 5 min de lecture

Retour en 2018. J'ai 22 ans et j'étudie à temps plein à l'université pour devenir vétérinaire. J'ai fait tout ce qu'on m'a dit de faire pour réussir: avoir des bonnes notes, choisir une profession noble, travailler fort. Mais en réalité, je suis misérable, et en bonus, je traverse une rupture difficile.
Un jour, j'entends à la télévision une célébrité parler de yoga et du livre «L'autobiographie d'un yogi» de Paramahansa Yogananda. Intriguée (et sincèrement à bout de ressources pour m'orienter), j'achète le-dit livre et deviens passionnée par le yoga en tant que science orientale. J'achète un ouvrage sur le Hatha Yoga et commence à pratiquer les postures et la méditation par moi-même dans mon appartement, entre deux crises existentielles étudiantes. J'apprécie la pratique, mais je me sens limitée dans mon apprentissage. Je pense à m'inscrire à un studio, mais j'ai envie de goûter au Yoga traditionnel, authentique, et non celui qu'on pratique de 18h à 19h sur un tapis de caoutchouc au son d'une chanson pop instrumentale.
Au printemps, je navigue sur le site internet de Anuttara Ashram (le ashram est un ermitage où l'on pratiquait traditionnellement le yoga en Inde), qui offre des retraites de yoga immersives de 1 mois au nord de la Colombie-Britannique, au bas des montagnes des Rocheuses. À la fois intimidée par leur galeries de photos «spirituelle» et profondément intriguée par cette vie recluse en communauté, je fonce et réserve mon billet d'avion. Ça y est, mon premier voyage en solo se concrétise.
Hélas, ça serait mentir de vous dire que j'ai trippé ma vie. Les deux premières semaines là-bas ont été pénibles. Moi, fille de ville, j'étais confrontée à une communauté spirituelle, des pratiques de yoga à jeûn à 6h du matin, des journées de silence, du service communautaire, des toilettes sèches, des douches froides, des chants sacrés, des cercles de parole et 3h de wi-fi (lent) par semaine. Pendant ces deux semaines, j'ai gardé le sourire tout en planifiant discrètement divers plans pour m'échapper de cet endroit bizarre, convaincue que je n'avais pas d'affaire à être là.
J'ai fini par m'intégrer et cesser de résister l'expérience. Et par la suite, tout ce que je pensais connaître de la vie précédemment a été profondément bouleversé.

Le Yoga
Le Yoga est une science, un mode de vie, et celui qu'on m'a enseigné ne se compare pas du tout à celui que l'on retrouve dans les studios en ville. En effet, bien que les Asanas (postures) font parties de la pratique, elles en sont une maigre part. Le yoga contient aussi la méditation (Dhyana), des exercices de respiration (Pranayama), des comportements à adopter (ex: s'abstenir de violence, l'étude de soi, la dévotion, le service ou karma yoga, dire la vérité), le tout dans le but de «s'unir» au divin. La pratique intensive de yoga m'a permis de toucher à une dimension intérieure qui ne m'avait jamais été accessible auparavant. Ça a l'air vraiment étrange écrit comme ça, mais bref, le Yoga ne m'a jamais totalement quitté depuis, car ses bienfaits sur ma santé physique et mentale sont incomparables, et la pratique m'a appris à habiter le monde autrement. Pour les curieux.ses, c'était le Tantra Yoga qui était principalement enseigné, qui repose sur le principe que le divin est dans toute chose (versus d'autres branches de yoga qui divisent le divin et le reste du monde).
La communauté
Nous étions un groupe d'environ 12-15 personnes, et à chaque semaine, les tâches étaient partagées dans le groupe (ménage, préparation des repas, travaux d'entretien, etc). Ça a été un grand défi pour moi d'apprendre à vivre en groupe, mais chacun avait aussi droit à son individualité et à ses moments en solo, alors l'équilibre entre la communauté et l'individualité était parfaite et enrichissante. De plus, nous avions un cercle de partage une fois par semaine où il nous était possible de nous exprimer librement, sans jugement ou interruption, et c'était des beaux moments de connexion et respect que je n'oublierai jamais.

La déconnexion
Pas d'électricité, des douches extérieures avec très peu d'eau chaude, les moustiques partout (même dans la douche!), aucun voisin à l'horizon excepté les ours... la déconnexion à la société était quasi-totale. Sincèrement, je n'ai jamais aussi bien dormi de ma vie. Et je confirme que le retour en ville après un mois a été des plus perturbants et a remis beaucoup de choses en question, car j'avais appris à vivre avec très peu. La société m'a carrément semblé comme un cirque lors de mon retour, et j'ai du me réadapter sur plusieurs semaines.

Vue du Ashram, dans la région de Nass Valley, territoire de la nation Nisga'a, BC Les menstruations
Dans la communauté, lors des menstruations, la personne avait droit à 3 jours de repos sans tâche communautaire ni travail. Au début, ça m'a un peu choqué, car je fais partie de celles qui ont appris à prendre des pillules pour diminuer la douleur et à faire comme si de rien n'était, même en saignant. Mais au ashram, j'ai appris que la phase menstruelle est une opportunité pour se reposer et pratiquer l'introspection. Depuis bientôt 8 ans, j'aborde mes menstruations de façon entièrement différente et j'aligne mon quotidien avec mon cycle (dans la mesure du possible, évidemment).

Petite pause forestière après une journée de karma yoga L'alimentation
La nourriture était préparée selon les principes de l'Ayurvéda (qui est la médecine traditionnelle indienne) et dans le but de favoriser la pratique de yoga. L'alimentation était donc principalement végétalienne (sauf pour usage de ghee parfois) et certains ingrédients «puissants» étaient omis (oignon, ail, champignons...). J'étais déjà végétalienne à l'époque, donc cette adaptation n'a pas été difficile. Mais j'ai trouvé hyper intéressant le lien qui est fait entre la densité de l'alimentation et la prédisposition à la pratique spirituelle. Par exemple, la viande est dense et associée à davantage d'énergie «lourde» (liée à l'abattage, la peur et le stress de l'animal) donc elle est proscrite pour un yogi en quête d'éveil spirituel.
Bien que ce voyage ait duré seulement un mois, il a complètement changé ma vie et je considère ce ashram comme étant le catalyseur de la vie que j'ai aujourd'hui. Suite à ce voyage, j'ai fait une dernière session à l'université, puis j'ai abandonné la médecine par la suite, car ça ne faisait plus de sens pour moi. L'hiver suivant, en février 2019, je suis allée en Inde car mes professeurs y allaient pour enseigner un «Yoga teacher training» et j'y ai obtenu ma certification de professeure de yoga et méditation. Je suis d'ailleurs retournée au ashram à l'automne 2019, ainsi qu'à l'été 2021.
Le ashram est dorénavant fermé (pour faute de moyens financiers), mais l'école de yoga est encore existante en ligne et sous forme de retraites et certifications. L'école s'appelle Anuttara, en voici le site: https://www.anuttara.org/ . J'éprouve encore énormément de gratitude et nostalgie pour mes professeurs et ami.e.s que j'ai côtoyés lors de mes séjours.
Je ne peux que recommander à quiconque l'étude du Yoga, surtout à celles et ceux qui vivent une perte de sens dans un système capitaliste de surconsommation et de performance. Peut-être que comme moi, vous y trouverez aussi votre sens.


Wow quelle histoire inspirante! Voyager à aussi changer ma perception de la vie et le yoga m’aide énormément au quotidien. Ça m’inspire à l’étudier davantage!